Réflexion sur la femme actuelle - Dr Gérard Leleu


Chapitre 7 (pp. 89-93) du livre intitulé « Le nouveau traité des caresses »

La femme actuelle, et particulièrement sa sexualité, semble être souvent mal connue de l’homme, et donc insatisfaite. Cette réflexion s’appuie sur des confidences, des lettres, des discussions avec mes consœurs et mes confrères thérapeutes. Elle s’est imposée à moi lorsqu’il s’est agi d’écrire ce Nouveau Traité des caresses : les femmes de maintenant seraient-elles encore intéressées par ma façon « poétique » - à vrai dire « humaniste » - de concevoir et de traiter ce thème ?

Etre sujet


Ce que déteste plus que jamais et plus que tout la femme, c’est d’être prise par l’homme pour un objet de sa propre et unique satisfaction. Ce qui la désespère, c’est d’être utilisée par l’homme pour sa seule jouissance. Elle ne veut plus être la cible de prédateurs qui n’en veulent qu’à ses seins, ses fesses, son sexe. Jamais elle ne s’abandonnera à ceux qui ne voient en elle qu’un morceau de viande. Elle peut, par choix, dans le cadre d’une vraie relation, s’amuser à être objet ; mais c’est un jeu, et c’est elle qui en décide.


Ce qu’elle veut, c’est être sujet, c’est-à-dire regardée avec considération, respect sinon avec amour, se voir belle dans le regard de l’autre. Elle veut aussi être regardée avec désir mais d’un regard bienveillant, valorisant, rassurant. Et elle veut être écoutée avec attention.


Elle veut que la relation sexuelle soit justement une relation, une rencontre, et non une course au plaisir extrême. Elle veut qu’il y ait partage de sentiments comme de sensations. Elle veut que l’homme soit présent – quand il me fait l’amour, se plaint une adolescente, il a le regard ailleurs, comme s’il cherchait à appliquer une technique vue dans un film porno.

Une dimension


Elle déteste les actes mécaniques, la gymnastique pour la gymnastique. Elle déteste cette vision quantitative de la sexualité qui caractérise notre époque (quantité de plaisir, fréquence des rapports, nombre d’orgasmes, etc.). Elle veut se situer dans la qualité.


Elle aime que tout le corps, et pas seulement le sexe, participe à la rencontre ; que tous les sens soient à la fête, qu’il y ait des couleurs, des odeurs, un décor. Elle veut autant de sensualité que de sexualité. Elle veut des nuances, du clair-obscur, du mystère, du dévoilement. Elle veut une mise en scène. Elle est dans l’érotisme, pas dans le porno. C’est cela sa dimension poétique, pas les fleurs et les petits oiseaux. Elle rêve même de beaucoup plus : que l’union soit un accès sacré. Elle a un besoin de sacralisation. Son nouveau romantisme, c’est de pouvoir conjuguer la sexualité et le sacré (Alain Héril, Femme épanouie, Essais Payot).


Elle peut aussi « jouer au sexe », chercher le plaisir, franchir des transgressions- se faire dominer, dominer, être agressive, « faire l’homme »-, mais c’est elle qui le décide.


Amour toujours


La femme actuelle, la dernière enquête de l’Inserm le confirme (Enquête C.S.F., « Contexte de la sexualité en France », mars 2007), peut faire l’amour sans amour et en tirer du plaisir. Il y a des femmes qui jouissent avec un homme qu’elles n’aiment pas et ne jouissent pas avec l’homme qu’elles aiment ; mais dans ce cas, elles préfèrent vivre avec ce dernier. Toutefois, l’idéal serait d’associer toujours l’amour et le plaisir.


S’allier à un homme par amour n’est pas un stéréotype dépassé. L’amour demeure ce qu’il y a de plus important dans la vie d’une femme. Ne pas avoir connu le « grand amour » ou de ne pas avoir donné plus d’importance à l’amour, c’est le grand regret des femmes qui ont donné la priorité à leur carrière (regret partagé par les « hommes d’affaires »). Et le regret des femmes qui se sont adonnées à la recherche de la quantité maximal de plaisir par toutes sortes de pratiques sexuelles (amour pluriel, échangisme, sado-masochisme, etc.) et pour toutes sortes de raisons : par curiosité, par besoin de se prouver leur liberté, leur émancipation, voire par désespoir de ne pas trouver l’amour dont elles rêvent ; ces femmes sont déçues, ou pis, perturbées.

Cela dit, la femme considère que la « réussite sexuelle » fait partie de la réussite personnelle. Mais sous la pression, voire sous le terrorisme de l’homme, elle croit que réussir dans ce domaine c’est avoir des orgasmes à tous les coups et, bien sûr, des orgasme vaginaux provoqués par la pénétration du pénis. Or des orgasmes vaginaux de cette sorte, seules trois femmes sur dix en ont (Gérard Leleu, Les secrets de la jouissance au féminin, Leduc.s Editions). D’où la frustration des femmes, leur amertume, et surtout leur injuste dévalorisation – «  Je ne suis pas à la hauteur »- , injuste parce que non fondée :

Des orgasmes, les femmes en ont, et aussi facilement, peut-être même plus que l’homme. Leur clitoris leur en procure quasi automatiquement par la grâce de leurs propres doigts ou de ceux d’un homme ou d’une autre femme. Donc, qu’on cesse de dire d’une femme qui n’a pas (encore) d’orgasme par coït qu’elle est « anorgasmique ». Elle connaît parfaitement l’orgasme et, dans le domaine précis du coït, elle est préorgasmique » ; car nous le verrons, toute femme peut acquérir l’orgasme vaginal.

L’orgasme ne consitue qu’une phase de la relation sexuelle. Outre le plaisir orgasmique, il existe le plaisir-jouissance, infiniment plus étendu dans l’espace et le temps, et donc plus important. Réussir sa vie sexuelle, ce n’est pas accumuler les orgasmes. Rechercher l’orgasme ne doit pas être une priorité, étendre le plaisir à tout le corps par la caresse est plus comblant. Avoir des orgasmes mais le corps vide de caresses, c’est décevant. Mais il y a pis : avoir des orgasmes et pas d’amour.

Toujours la mâle peur


Les femmes actuelles se plaignent de l’attitude paradoxale des hommes : ils veulent qu’elles jouissens, mais si elle jouissent « trop », et surtout si elles demandent « trop », ils sont inquiets voire même ils la « jugent mal ». De bonne amante à putain, la frontière est mince ! Aussi beaucoup d’hommes renoncent à s’engager avec une femme qu’ils trouvent trop « chaude » par peur de ne pouvoir la satisfaire, ou par peur d’être trompé. En conséquence, certaines femmes disent de voir être vigilantes à ne pas se laisser trop « aller » pour ne pas effrayer l’homme, ou bien à jouer la mama pour les rassurer. On pensait que l’homme avait dépassé la dialectique « madone-putain ». Ce n’est pas le cas de tous, apparemment.


Enfin, il y a chez la femme actuelle une recherche d’évolution qui inquiète beaucoup l’homme : devenir « une femme sauvage » (Clarissa Pinkola Est ès, Femme qui courent avec les loups, Editions Grasset). Lhomme aussitôt d’imaginer une sorte de femme vivant dans les bois, ignorant la civilisation, dévoreuse de mâles. A vrai dire, une femme sauvage, c’est une femme qui ne veut plus se contenter d’exister dans l’intellect, mais qui veut être reliée à sa dimension instinctive, son intuition, ses émotions, ses sensations, et qui a une perception plus profonde et plus fine de son corps et de la nature. L’acte sexuel est alors pour elle une danse, et non une lutte entre deux corps. C’est dans la profondeur et la puissance de l’instinct naturel qu’elle trouve plus facilement l’élan, la beauté et la spiritualité.